05 janvier 2007

Faits de fin d'annee

Le 2 janvier 2007

            Le Nepal ne connait pas les joyeuses affres de Noel. Ni celles du Jour de l’An qui a lieu le 13 ou 14 avril. Ou plutot le 1er jour du mois de baishak, 1er mois du calendrier lunaire nepalais, le Bikram Samvat, qui a debute 57 ans avant l’ere chretienne. Pour autant, ce qui est pour nous la “fin d’annee”, a ete riche en faits a Biya.

Tout d’abord, nous avons fait avec quelques allees et venues et une arrivee. Ces deux dernieres semaines Binod (le petit, celui a la voix deraillee) et Bikram sont alles passer des journees et nuits dehors avant de revenir comme si de rien n’etait 2 ou 3 jours plus tard. Arrives certes il n’y a que 2 ou 3 mois a Biya, Binod fait pourtant partie des 5 grands volontaires qui suivent quotidiennement des cours tandis que Bikram etait aussi fier que les autres apprentis menuisiers lorsqu’ils ont fini la fabrication des tables pour notre ecole. Ces “sorties” sont evidemment des signes patents de leur dependance a la rue, aussi forte que l’effet de la colle qu’ils ont ingurgitee et qui les a fait s’endormir avant meme le dal-bhat du soir. Ces retours sont le reflet du travail “d’accrochage” deja accompli, de l’espoir a garder dans leur lente insertion; ils rafraichissent nos forces et convictions pour perseverer dans l’accompagnement quotidien, pour affronter l’inattendu, l’incomprehensible, l’incontrolable.  

Nous avons egalement vecu la fin du travail de Gilles. Son action inestimable perdure donc puisque les tables ont ete finies après son depart et que Budha assure pour l’instant la continuite des fabrications. Merci infiniment.

Quant a Shyam, il fait desormais parti de l’equipe de Kalimati.

A ces departs a repondu l’arrivee de Kumar [voir album Kakani]. Il rejoint le programme “transit” de Biya, celui qui s’adresse aux plus jeunes. Lorsqu’ils sont suffisament regulier a Kalimati et qu’ils expriment eux-memes la volonte de venir a Biya – comme Kumar, les enfants des rues de 8 a 12 ans environ viennent vivre a Biya afin de s’eloigner de la rue. Beaucoup trop jeunes pour suivre une formation professionnelle et bien trop effarouches par la societe pour suivre une scolarite classique, ces enfants suivent donc les cours de Miss Laxmi.

Le petit Kumar avait ete precede par deux petits chiots donnes par Didi la cuisiniere. Tony et Jony, selon la version la plus courante des enfants, ont ete chaleureusement accueilli et sont bien soignes [voir album “Ces derniers temps]. Voir ces enfants couvrir ces chiots de tant de ce qui leur a manqué est touchant.

Mais comme toujours ici, a une sensation agreable repond une autre bien moins sympathique : j’arrive pas a ne pas penser aussi dans ces moments la que les chiots doivent profiter a fond maintenant car plus grands ils ne seront pas traites de la meme facon… (amis defenseurs des animaux ou idealistes du bouddhisme ou de l’hindouisme, le Nepal n’est pas fait pour vous !) 

Pendant ces mouvements, l’ecole de Biya a donc recu de l’atelier menuiserie 3 tables qui completent les bancs livres plus tot [voir album “Ces derniers temps]. A l’autre bout des maillons de la socialisation, Prabin, Basanta et Rabi ont rejoint Dinesh en stage en entreprise mecanique. En fonction de leurs possibilites et competences, ils ont differentes taches a accomplir et restent egalement plus ou moins en formation interne. Ainsi, avec Raju, Pradip (actuellement malade) et Akash, ce sont 7 jeunes de Biya qui suivent leur formation professionnelle en “workshop” [voir album “Ces derniers temps].. Ils ont tant marche depuis qu’ils vivaient dans la rue. Il ne leur reste que quelques pas a faire, surtout Raju et Dinesh. Ces pas, ces derniers pas si durs et qui doivent leur sembler si gigantesques.

Quant aux activites sportives, la programmation hebdomadaire avec les deux presences obligatoires par semaine et le systeme d’inscription des noms sur une affiche (avant et apres chaque seance) tient la route et permet, du moins je l’espere, de stabiliser le travail educatif sur les regles et la concentration au milieu des hauts et des bas. En tout cas, lorsque c’est un jour avec, leur progression en foot et volley est indeniable.

Pour completer ces axes de travail qui sont loin d’etre toujours performatifs, j’ai continue a etablir des regles pour les foot matinaux. Le temps maximum est de 6 minutes et la definition des endroits consideres comme en touche s’est precisee. Afin de faire vivre et comprendre a chacun les difficultes et les interets de tenir les regles et de les respecter, je les fais arbitrer [voir album “Ces derniers temps]. Je les accompagne plus ou moins suivant les besoins et leur timidite. Ainsi, quand l’un d’entre eux crie sur l’arbitre, je lui rappelle que quelques minutes auparavant c’etait lui l’arbitre et que lui aussi avait fait une erreur mais que les autres avaient respecte sa decision. Et puis 6 minutes ca passe vite, ils ont donc vite compris que les contestations leur faisaient perdre du temps... Ces sensibilisations a l’interet des regles fonctionnent globalement tres bien. La plupart veulent etre l’arbitre, tenir le chronometre (ca je savais que ca les attirerait) et pouvoir crier « touche », « faute », etc Il faut eviter qu’ils en profitent pour dominer les autres ou regler des comptes. A part ca, tres bien, au point que cela est devenu une difficulte supplementaire pour moi... Bah oui, en plus des tours d’equipe et de veiller au bon deroulement sur et en dehors du terrain, il faut que je gere les tours d’arbitrages et les lots de contestation qui vont avec... Mais bon, je suis loin de me plaindre de voir Nabin y prendre tant de plaisir et etre si pertinent, de voir Kaila devenir subitement timide lorsqu’il a le droit de commander en criant, pour ne citer qu’eux...

Le Garuda Club a encore attire d’autres de nos jeunes. Ils sont desormais 15 a y aller, et depuis le debut un seul abandon est a noter.

Quant au rugby, je me suis bien amuse a faire pas mal de passes avec certains. Avec la balle, ils ont bien le « Racaou Style » (le style du Rugby Club d’Orsay), que ce soit pour jouer ou poser...[voir album « Ces derniers temps »]. Les premieres vraies seances etaient prevues pour cette semaine mais un educateur sportif nepalais est depuis ce lundi a l’essai. C’est Pushpa, le coach du Garuda Club. Je vous reparlerai de lui la prochaine fois, cependant je pense ne pas trop me risquer en disant que je suis d’autant plus heureux de perenniser le travail educatif par le sport que c’est lui qui devrait en avoir la charge.

Un autre fait marquant est la sortie que nous avons fait un samedi, le 23 je dirais. Le samedi etant le dimanche nepalais, nous sommes partis toute la journee picniquer a Kakani, a une vingtaine de kilometres ou plus d’1h de Katmandou, a 2000 m et des poussieres, donc avec vue proprement magnifique sur les vallees de la Trisuli, les flancs des montagnes du Pahar, l’Himalaya, et la Vallee de Katmandou.

Le picnic etant une institution sociale au Nepal, Raju et moins etions alles la veille reserver l’emplacement et l’arrivee d’electricite. Oui, un bon picnic nepalais ne peut se faire sans musique et danse (encore moins que sans alcool), d’ou l’indispensabilite de l’electricite. Le picnic est donc une des activites collectives de détente les plus prisees par les nepalais de tout age et de toute condition. Bon, a Kakani, ils etaient pas de n’importe quelles conditions, vu que le site est tres apprecie et vu les quantites, la diversite des mets prepares, vu la quantite de serveurs utilises… Par contre, ils etaient bien de tout age. Et comme tout les Nepalais qui vont en picnic, les jeunes de Biya aussi se sont fait tout beaux. La veille, douche pour tout le monde, meme ceux les moins portes sur la proprete, ainsi que lessive pour la plupart. Et le matin, a 6h, tous les enfants frais et dispo dans leurs vetements preferes.

Rien que la deja, l’importance de ce genre de sortie est bien palpable. Elles font enormement de bien aux enfants, qui peuvent profiter de moments de detente socialement cotes. Elles font egalement beaucoup de bien au staff, qui peut partager ces moments avec les enfants en etant loin des contraintes et tensions de la vie quotidienne du foyer. Le picnic de Kakani a permis de revivifier, developper, susciter des relations affectives, d’echanger des rires, de stimuler des complicites. L’equipe etait au complet et meme plus : Budha, Bhuwan, Miss Laxmi et sa soeur, Didi et ses deux cousines, bien sur Raju, et moi. Grace a tous, nous avons prepare et deguste un veritable festin. Ne me demandez pas les noms des 3 preparations de legumes qui accompagnaient le poulet tandoori, ne me demandez pas non plus comment s’appelle le riz avec les raisins secs, noix de coco etc. Comme pour les autres plats grignotes, je ne me souviens plus. J’avoue, j’ai prefere m’emplir l’estomac plutot que m’encombrer le cerveau.

Le temps de preparation et celui de digestion nous ont permis de nous balader, jouer au badminton, chamailler, jouer au catch, flaner, discuter, jouer au tir a la corde, a la corde a sauter, etc. Et ecoute de la musique, evidemment. Danse aussi, mais beaucoup moins que les groupes voisins. C’est que presque tous les jeunes, en chemise ou en tee-shirt de hardrock, avec leur malice ou leurs grands airs, sont terriblement timides... Cette face la, ils ne nous la montrent pas au quotidien. Et bien que nous la connaissions, ces rappels sont tres utiles pour toujours garder a l’esprit l’ensemble des facettes des enfants, celles qu’ils montrent comme celles qu’ils cachent, celles qui plaisent comme celles qui enervent.

A Kakani comme ailleurs, avoir un appareil photo avec les enfants n’est pas toujours facile. Quand vous vouliez prendre une photo, vous vous en sortez bien si vous en avez pris 5 (vous voyez les photos devant le Bouddha au Swayambunath ? j’avais du en prendre une pour chacun !). Et bien entendu, pour en avoir des sur le vif, il faut autant de discretion que de chance, car Biya a des airs de theatre tant les enfants aiment poser dans des postures et expressions que je ne leur connais que devant l’objectif. Tout ca pour dire que face au nombre de photos ou ils ont ete pris, on essaye de leur en faire profiter. Pas devant l’ordinateur, sinon ca degenere vite en pugilat pour avoir la meilleure vue, ou en marche a la criee pour reclamer la photo souhaitee. On fait de temps en temps des petites sessions discretes avec les uns ou les autres. Mais le meilleur systeme est d’en developper et de les afficher sur des panneaux aux murs.

Cependant ce systeme ne repond pas a une des attentes principales des enfants : etre considere en tant qu’individu et pas seulement en tant que membre du groupe. Alors je me suis dit que cela pourrait leur plaire d’avoir chacun une photo de soi. J’ai preselectionne 3 ou 4 photos par enfants, leur ai fait choisir sur l’ordinateur puis les ai fait developper. J’ai ajoute une sucette et des bonbons par personne, et chacun a pu ouvrir son enveloppe. Il est clair que j’ai eu plaisir a faire ce geste, mais je pense que si on s’occupe des enfants des rues, c’est evidemment pour leur bien etre, mais aussi pour le notre, sans quoi nous ne serions pas la pour construire leur autonomie, sans quoi nous ne pourrions le faire.

Ils ont regarde les photos des uns et des autres, quelques uns m’ont pris dans leur bras, certains ont tenus a etre pris en photos avec moi, etc. Surtout, certains m’ont reclame une photo d’eux en train de travailler afin de la montrer a leur famille.

Au milieu de ces faits et tant d’autres, mes sensations ont tendance a suivre le meme cours que la vie quotidienne avec ces jeunes : riche, tendue, joyeuse, variee, triste, en progres, instructive, extenuante, en regression, souriante, bagarreuse, ... Les reussites se melent aux echecs, les satisfactions des apports diluent les limites et imperfections de l’action, les sourires facetieux traversent les turbulences incessantes, la force de ces enfants resiste a la violence sociale, ... J’ai besoin de m’extraire, de me rafraichir. Entre autres, je vais dans l’appartement de Gilles, je passe une soiree dans une maison d’expatriee des Droits de l’Homme, maison avec terrasses, jardins, gardien, jardinier, multiples salles de bains, ...  La encore des vagues instantanees d’emotions insaisissables s’entrechoquent, un meme fait genere des sensations contradictoires qui s’unissent dans une meme cascade. Plus possible d’y faire le tri. Entre frugalite quotidienne et confort hebdomadaire. Entre des richesses indecentes et  des injustices transpercantes. Entre des miseres affectives et du luxe irreel. Entre la venalite, la perversite des hommes quels qu’ils soient ou qu’ils soient, et leur humilite astucieuse, leur sagesse solidaire. Face a l’epouvantable, ou le beau, ou les deux je ne sais plus, des montees de cynisme amer et acerbe. Face au magnifique, ou le laid, ou les deux je ne sais vraiment plus, les plaisirs et satisfactions renforcent les convictions et l’espoir.

PS : l’album photo « Special Grand Mere », c’est quoi ? Je suis sur que vous vous posez la question. En fait, il rassemble uniquement des photos de moi. Oui, ma grand mere se desolait de ne pas assez me voir sur les photos, alors pour combler ce manque je lui fais ce cadeau.

Posté par bertrandmidol à 08:40 - Commentaires [3] - Permalien [#]


Commentaires sur Faits de fin d'annee

    Merci

    Encore merci pour tes récits et les photos des jeunes. On adore avoir de leurs nouvelles.
    Comment va le doigt de big Raju ? et pradeep, il se remet ? salues les bien de ma part

    David

    Posté par David, 06 janvier 2007 à 16:31 | | Répondre
  • personnal

    wrestling 'll never die
    desole

    Posté par john cena, 30 janvier 2007 à 11:29 | | Répondre
  • je n'ai jamais eu le temps de te parler au téléphone,mais je trouve trés grand ,trés beau ce que tu fais pour tous ces enfants.CHAPEAU!!!
    tes commentaires et photos sont trés riches.continue.BRAVOS

    Posté par lucia, 11 février 2007 à 21:43 | | Répondre
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