29 novembre 2006

Le malade rate l'Histoire; +quelques nouvelles

Le lundi 27/11

            

            Le malade rate l’Histoire; +quelques nouvelles de Biya

J’aurai tenu 3 semaines sans etre malde. Pas trop mal. Et la 1ere fois, ce n’est pas le ventre qui a craque, mais le systeme respiratoire. Ce n’est pas l’alimentation epicee que le froid et la fatigue ont trouve comme allie, c’est la pollution. Mes bronches, mes sinus et la fievre m’ont mis sur la touche pendant  5 jours, de dimanche a jeudi inclus. A partir de lundi soir, je suis alle me reposer chez Gilles. Sa chaleureuse hospitalite, le confort et le calme du 4 pieces dans lequel il vit ont favorise mon retablissement. Toujours est-il que je ne sortais quasiment pas la journee, tant certaines nuits ont ete penibles et tant l’idee de la pollution me repoussait.

Ainsi, je n’ai pas vu les manifestations de joies, les rassemblements nocturnes dont les milliers de bougies etaient les incarnations exterieures des milliers de petits feux d’espoir qui habitent desormais le coeur des nepalais. Espoir en la paix. En cet accord historique entre le gouvernement et les maoistes. Espoir aussi ardent que la construction d’un « Nouveau Nepal » - comme l’a titre le Kathmandu Post du 22 novembre – est fragile.

Le mardi 21 novembre 2006, le Premier Ministre Girija Prasad Koirala et le leader du Communist Party Of Nepal (maoiste) Puspa Kamal Dahal Prachanda ont signe « l’Accord de Paix Comprehensif » qui met fin a 11 longues annees de guerre qui ont brise environ 13 000 vies, deplace d’autres dizaines de milliers de personnes, paralyse une grande partie de l’economie et terrorise toute une nation. Cet accord enterrine un cessez-le-feu permanent, la fin du recrutement pour l’armee comme pour les maoistes, le confinement des combattants maoistes dans des camps sous regard de l’ONU, le confinement des soldats de l’armee dans les memes proportions que celles des maoistes, la liberation des prisonniers, la fin des taxes et extorsions, etc... Il oblige les parties en presence a suivre les valeurs de la democratie multipartite et prevoit l’election d’une assemblee constituante.

La joie est tellement immense ; et la mefiance, voir le mepris, de la communaute internationale - USA en tete - a l’egard du processus de negociation avec les « terroristes » etaient tellement grands, que le Nepal se voit grace a cet accord comme un exemple pour le monde. Selon Koirala, « beaucoup avaient l’habitude de me mettre en garde en disant que mon effort de porter les maoistes dans la classe politique etait futile. Mais c’etait de ma responsabilite de democrate que d’amener meme les elements non democratiques dans la politique democratique (...) Je vois beaucoup de diplomates dans cette ceremonie. Ils ont du etre surpris par cet evenement historique. Ils avaient pour habitude de donner des recommandations, des ordres aux autres pays. Nous avons pose l’exemple de comment la paix peut etre restauree par les discussions ». Il n’a pas tort.On peut penser que sa lecon a la communaute internationale n’est pas sans fondement, et que ses pics sont legitimes. En matiere de pic, Prachanda a fait encore mieux : « Nous avons reussi a en arriver a ce stade en depit des prejudices apportes par des nations developpees qui se sont toujours opposees a l’idee que les parties negocient avec nous ». Sans etre naif sur la portee de « l’exemple nepalais » et sur le personnage de Prachanda en particulier, il est vrai qu’en ces temps de « guerre contre la terreur » et de « tolerance zero », il est important de montrer la pertinence du pourparler et l’incongruite criminelle du frapper.

Cette entree dans l’ere de la reconciliation genere un enthousiasme volubile dans la classe politique. «  Allons ensemble construire une nation prospere » a proclame Prachanda. L’enthousiasme est egalement de mise dans les journaux, qui voient Koirala et Prachanda comme les deux prochains Nobels de la Paix.

La population, elle, est heureuse, soulagee, et deguste cet espoir qu’elle n’avait plus a se mettre sous la dent depuis longtemps. Pourtant, dans les reactions que j’ai observees, dans les quelques commentaires que j’ai recueullis, j’ai aussi senti beaucoup de retenue. Ils sont les mieux places pour savoir que la route est encore longue et qu’il faudra encore beaucoup de patience pour voir leur vie s’ameliorer veritablement. Ils savent tres bien qu’une etape majeure a ete franchie mais que le respect des accords et la mise en oeuvre d’une nouvelle constitution restent problematiques. En effet, comment oublier que les dirigeants de l’Alliance des 7 Partis au gouvernement sont les memes que ceux qui eurent la democratie entre leurs mains en 1990 et qui l’affaiblirent a coups de corruption et de nepotisme ? Comment ne pas voir que le confinement des combattants maoistes ressemble pour l’instant a un grand bordel ?

Entre autres questions, celle de l’embrigadement encore en cours de la part des maoistes occupe chaque jour plusieurs articles de la presse locale. Ici une dizaine d’etudiants qui ont disparus, la un village entier qui stoppe et fouille les bus de combattants a la recherche de leurs enfants. Le temps a beau etre a la reconciliation, beaucoup de parents ne pourront l’accepter sans retrouver leurs enfants. Les maoistes ont reconnu avoir... 20 mineurs dans leurs rangs, mais que ceux ci etaient venus de leur propre gre. Souvent les promesses sont effectivement attractives, tout comme le fait d’avoir l’impression de donner un sens a sa vie. Et parfois meme ce sont les familles qui poussent leurs fils a s’enroler. Et oui, sentant que ce « placement » semblait devoir etre lucratif vu que les maoistes devraient etre integres a l’armee (plus precisemment former un corps special integre a l’armee, donc debouchant sur la meme securite de l’emploi), des parents ont ces derniers temps joue cette carte la. Comme la mere de notre Bikram de Biya. Celui ci a refuse, et a pratiquement du s’enfuir de son foyer pour eviter ce sort. Inutile de vous dire qu’apres cette « visite » familiale il n’avait pas bien le moral. 

Tout est donc delicat dans ces recrutements comme dans le processus en general, puisque face a ces enrolements volontaires, combien d’embrigadements forces, combien de jeunes ayant du fuir ces menaces ? Pour cela aussi nous sommes bien places a Biya pour savoir car plusieurs des enfants ici se sont retrouves loin de leur famille, a Katmandou, a la rue, a cause de ces menaces...

La participation des maoistes au gouvernement interimaire serait plus que souhaitable, mais cela n’a pas l’air d’en prendre le cap. Et par dessus tout, comment imaginer des elections libres dans les regions sous controle maoiste ? Certes l’ONU devrait observer, mais l’histoire a montre que cela n’etait pas toujours un gage suffisant. Signe encourageant, le fait que les maoistes aux cotes du gouvernement aient invite les observateurs du Centre Carter (l’ex-president des USA reconverti dans la promotion et facilitation d’accords de paix ).

            Le futur de la paix et d’une democratie veritablement au service du peuple dependent enfin dans une large mesure de l’application du rapport de la « Commission d’Investigation de Haut Niveau » menee par Rayamajhi (membre de la Cour Supreme) a propos de la repression du soulevement pro democartique d’avril dernier. Et oui, il ne faut surtout pas oublier le Roi et les dirigeants militaires, policiers et politiques qui le soutiennent. La Commission Rayamajhi, remise au 1er Ministre la veille de la signature de l,accord, affirme que le Roi est le premier coupable des meurtres et des violences de la repression. Elle demande donc au Parlement de prendre a son egard les actions necessaires, tout comme a l’egard de 202 des 296 personnes entendues. Pour donner une idee, parmi elles figurent tous les Ministres du Cabinet du Roi, des tres hauts grades, des officiers des districts regionaux, l’Inspecteur General de la Police, etc. : la plupart des cas pour les charges de violation des droits de l’Homme et corruption.

Et la encore un flot vigoureux d’interrogations deboule sur les consequences reelles de ces accusations officielles historiques. Apres le soulevement de 1990, la Commission Mallik avait donne pratiquement les memes preconisations, mais aucune mesure de condamnation n’avaient ete prises. Le 1er Ministre etait alors... Koirala, l’actuel 1er Ministre. De plus, la Commission demande des sanctions seulement departementales pour les chefs policiers. D’autres details restreignent encore plus la portee des grandes declaration de la Commission : beaucoup des grades ne seront condamnes qu’en cas de « recidive », probabilite somme toute miniscule au vue de l’atmosphere actuelle et du fait que la plupart de ces personnes se sont retirees... Par rapport au Roi, la Commission demande au Parlement de voter une nouvelle loi permettant sa condamnation. Beaucoup voient dans cette disposition un moyen de laisser du temps au Roi et de lui menager des condamnations reduites, car sans loi sa condamnation est tout a fait possible, meme des hauts magistrats l’ont dit.

            Ainsi, Prachanda et les maoistes d’un cote, Koirala et l’Alliance des 7 Partis de l’autre se doivent desormais de remplir les obligations de l’Accord et de la Commission. Il faut qu’ils changent leurs paroles en faits. Le gouvernement interimaire ne doit pas refaire comme en 1990, a savoir se limiter a l’organisation des elections. Le peuple s’est souleve pour mettre fin a l’autocratie, mais aussi a la corruption, a la captation des richesses, etc. La revolution sera permanente seulement si le peuple peut profiter des dividendes de la paix et de la democratie. Meme le Roi a officiellement fait part de la joie que lui donne l’Accord et du soutien qu’il lui apporte. Il fait partie de l’inconnu, d’autant plus que ce qui definit le mieux son comportement est l’irrationnalite.

            A la modeste echelle de Biya, la fragilite, la patience et l’espoir constituent egalement des phenomenes centraux de la vie quotidienne. Biya signifie « graine, semence ». Il faut toujours, toujours garder a l’esprit cette denomination ; toujours, toujours garder a l’esprit que seul le long terme revele l’evolution des enfants, que seul le long terme permet la pousse de resultats tangibles, l’eclosion de vies autonomes. En meme temps, la patience doit continuellement avoir comme ombre l’attention. L’attention de tous les instants. La souplesse doit etre compagne du marquage des limites, la fermete celle de la douceur ; l’encadrement doit reposer sur la comprehension, l’exigence sur la confiance.

Les fragilites, la patience. La semaine ecoulee a vu le nombre de disputes et memes bagarres au cours de la preparation des repas prendre une courbe inquietante. Alors pendant la reunion de samedi les groupes ont ete refaits, en se basant encore plus sur l’age, les affinites et les differences de rythmes de vie. Depuis, cela a l’air de bien aller. Par ailleurs, Bhuwan, le prof de mecanique, a repere chez Basanta, Binod et Bishnu des limites, des lacunes telles qu’elles leur rendent tres difficile toute evolution nouvelle dans leur apprentissage. Quand une institutrice ayant la carrure pour enseigner a Biya sera trouvee, ils auront un peu moins de formation et des cours particuliers.

L’espoir. Akash a rejoint Raju et Pradip dans le magasin – fabricant de menuiserie. Dinesh et Probin debutent un stage chez un mecanicien. En mecanique toujours, Bhuwan est satisfait du comportement des enfants. Effectivement, a les voir, ils ont l’air d’etre de plus en plus interresses et investis a mesure qu’ils enfoncent leur main dans le cambouis, a mesure qu’ils avancent dans les mecanismes des becanes. Bhuwan, qui est de plus en plus ponctuel, semble effectivement avoir un tres bon contact et etre capable de trouver une methode adaptee a ces jeunes. En menuiserie, aucun retard n’a ete observe la semaine passee, Gilles est globalement satisfait de l’investissement des apprentis, 4 tabourets ameliorent desormais avec les 2 rangements a chaussures le quotidien de chacun. Surtout, Buddha est d’accord pour etre forme plus specifiquement et intensement ces prochaines semaines qui sont les dernieres pour Gilles. Jusqu’a present traducteur, il en a vu et compris deja un bout. Et avec ce complement, il permettra a l’atelier de continuer, de produire le temps qu’un formateur nepalais soit trouve.

            Dans cette vie palpitante ou trepignent fragilites, patience, espoir et progres, prendre du recul est indispensable. En cela au moins la maladie aura ete benefique car elle m’aura delocalise et donne le temps pour prendre ce recul plus facilement que dans la vie quotidienne de Biya. Au bout de 3 semaines, la connaissance du groupe, des individus, de leurs faiblesses, de leurs capacites, de leurs besoins commence a etre suffisamment etoffee pour envisager un programme plus precis, plus cadre, plus exigent, plus pertinent. Au bout de 3 semaines, je saisis mieux ce que je peux essayer de faire et ce qui n’est pas de mon ressort.

Le recul est une posture. Pour le mettre en mouvement, il faut de l’enthousiasme. Et l’enthousiasme n’est rien s’il n’est pas collectif, s’il n’est pas coordonne. En cela, les reunions entre le staff portent leurs fruits. Relancees, au complet, elles favorisent la partage des informations et impressions sur les enfants, ameliorent le fonctionnement de chacun, l’echange d’idees stimule la recherche de solutions aux problemes communs, ...  Ainsi, un programme et fonctionnement pour les sports ont ete decides ; de l’attention supplementaire sera donnee au plus petits ; etc. De quoi avoir plein de choses a raconter la prochaine fois. Quand ? Le temps d’avoir un peu de recul....   

Posté par bertrandmidol à 07:51 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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